Loredana Cucchiara
@LoCucchiara
Le dimanche 7 septembre dernier a eu lieu la
rentrée politique du cdH. Cette fin de matinée s’est conclue par le discours de
Président du cdH, Benoît Lutgen. L’occasion nous est donc donnée de revenir sur
son discours et de l’analyser.
Le discours cherche à produire des effets sur un
auditoire. Dans cette perspective, il nous semble intéressant de voir comment
les discours politiques se construisent, s’énoncent et sont récupérés par
l’auditoire (militants, médias, etc.).
Nous proposons d’identifier les quelques enjeux énoncés
dans le discours de Benoît Lutgen et les différentes attentions politiques et leur
contexte. Pour ce faire, nous appuyons notre analyse sur une grille d’analyse
statistique relevant l’ensemble des attentions politiques présentes dans ce
discours politique de rentrée (graphe 1).
De manière générale, le contexte dans lequel
s’inscrit le discours de Benoît Lutgen se situe à trois niveaux sur lequel nous
allons revenir : (1) un contexte lié aux compétences des nouveaux Ministres cdH
suite à la formation des gouvernements wallon, bruxellois et de la Fédération Wallonie-Bruxelles
(FWB) ; (2) un contexte lié à la formation du gouvernement fédéral et
l’absence du cdH à ce niveau de pouvoir et, enfin, (3) un contexte lié aux
évènements européens et internationaux.
Enjeux liés aux compétences des nouveaux
Ministres cdH (Wallonie, FWB et Bruxelles)
Benoît Lutgen commence son discours en
identifiant les enjeux prioritaires du cdH et ceux relevant des nouvelles compétences
cdH. L’analyse statistique des attentions politiques (graphe 1) le démontre. En
effet, nous pouvons relever plusieurs enjeux politiques essentiels identifiés
dans le discours de rentrée et liés :
- Aux affaires sociales. Cet enjeu politique représente
12,20% d’attention et se concentre sur l’assistance aux familles avec enfants,
la politique des personnes âgées. Exemple : « Nous augmenterons les places d’accueil pour la petite enfance. Les
accueillantes d’enfant seront valorisées […] elles bénéficieront à l’avenir
d’un revenu garanti et d’un pécule de vacances […] A l’autre bout du cycle de la vie, nous
avions porté un objectif clair : celui de traduire l’allongement de la vie en
opportunité. Pari tenu ! Une assurance autonomie sera mise en place pour
développer les soutiens alternatifs, assurer le développement et la
coordination de l’aide à domicile, aménager différemment l’habitat et des
quartiers pour permettre à chacun de vivre où il le souhaite le plus longtemps
possible » (Discours de rentrée, 2014, p. 4) ;
- A l’enseignement. Cet enjeu représente 8,13%
d’attention. L’accent est mis sur la création de nouvelles places scolaires par
le financement égalitaire des réseaux et sur le pacte pour un enseignement
d’excellence. Exemple : « Il y a juste deux ans, lors de la rentrée
politique, j’avais pris devant vous un engagement fort au nom de l’ensemble du
parti : répondre aux besoins de création de places et d’écoles en finançant
enfin de façon égalitaire chaque école, quel que soit son réseau […] Engagement
tenu ! L’accord de Gouvernement précise que la création de nouvelles places
scolaires respectera l’égalité entre les réseaux […] Les briques c’est
nécessaire, bien sûr. Mais ce n’est pas suffisant. Le plus important c’est de
mettre en œuvre, avec les équipes éducatives, le Pacte pour un enseignement
d’excellence » (Discours de rentrée, 2014, p. 3) ;
- Au logement. Cet enjeu représente 6,50% des
attentions politiques énoncées dans le discours avec une attention toute particulière
portée à l’accès à la propriété. Exemple : « Au niveau du logement, le cdH a martelé une priorité durant la
campagne, celui de favoriser l’accès à la propriété. Parole tenue ! Les droits
d’enregistrement seront étalés, des formules de leasing immobilier seront mises
en place » (Discours de rentrée, 2014, p. 4) ;
- A la mobilité. Cet enjeu représente 1,63%
d’attention et porte sur le co-voiturage. Exemple : « En mobilité, notre centre d’étude, le CEPESS, avait démontré toute la
pertinence d’un Réseau Express de Covoiturage pour résoudre les problèmes de
congestion routière. Il est repris dans les accords, tant en Wallonie qu’à
Bruxelles ! » (Discours de rentrée, 2014, p. 4) ;
- A l’environnement. Cet enjeu représente 1,63 %
d’attention et est orienté vers la qualité de vie. Exemple : « Le développement humain se base sur une
vision forte et positive de notre avenir […] Il favorise la qualité de vie
en harmonie avec l'environnement […] Vous le savez, nos exigences étaient
fortes et clairement annoncées : en matière d'éducation, d'emploi, de
développement des entreprises, d'environnement ». (Discours de
rentrée, 2014, p. 2) ;
- A la culture. Cet enjeu représente 1,63 %
d’attention. Exemple : « Nous
avions dit que nous serions aux côtés de ceux qui entreprennent. Ceux qui
veulent créer une nouvelle crèche, monter un projet culturel, qui veulent créer
une association […] Qui demandent qu’on les soutienne dans leurs initiatives et
leurs projets, économiques, sociaux, culturels ou associatifs […] Nous
avons été au rendez-vous pour répondre à ces légitimes demandes dans les
accords de Gouvernement » (Discours de rentrée, 2014, p. 3).
Si le discours met en évidence toute une série
d’enjeux politiques, il en néglige toutefois d’autres qui sont pourtant
associés à l’une ou l’autre des compétences des nouveaux Ministres cdH des
gouvernements régionaux et de la FWB. La politique agriculture et alimentaire, la
politique énergique, la politique du sport ou encore la politique liée à l’aménagement
du territoire sont absents du discours de rentrée du Président du cdH.
En dehors des compétences directement associées aux
nouvelles compétences des ministres cdH, nous pouvons également identifier
divers enjeux qui révèlent l’empreinte cdH dans les accords de gouvernement
régionaux et de la FWB, à savoir :
- La politique économique, budgétaire et fiscale
englobe quelques 11,38% de l’attention politique générale énoncée dans le
discours de rentrée politique du cdH. Cette catégorie d’enjeu porte principalement
sur la fiscalité. Exemple : « Nous avons aussi posé nos exigences d’entrée
de jeu : pas de nouveaux impôts. Il a fallu du temps pour convaincre. Mais le cdH
a atteint ces objectifs » (Discours de rentrée, 2014, p. 2).
- La politique de l’emploi représente 4,07%
d’attention politique. Exemple « L’emploi,
c’est la priorité de tous les Ministres cdH, quelles que soient leurs
compétences […] C’est le fil orange de leur politique. Les jeunes bénéficieront
de réductions de cotisations et d’aides spécifiques. Mais plus largement,
chaque Ministre doit avoir comme ambition et comme critère absolu la création
d’activité et d’emploi » (Discours de rentrée, 2014, p. 4) ;
- Les politiques liées aux entreprises, aux PME, au
secteur bancaire et au commerce intérieur représentent, quant à elles, 3,25%
d’attention de l’ensemble du discours. Exemple : « Nos exigences étaient fortes et clairement
annoncées : en matière d’éducation, d’emploi, de développement des entreprises,
d’environnement […] Nous avions dit que nous serions aux côtés de ceux qui
entreprennent […] Les chefs d’entreprise qui veulent relever le défi de
l’activité et de l’emploi […] Nous avons été au rendez-vous pour répondre à ces
légitimes demandes dans les accords de Gouvernement » (Discours de
rentrée, 2014, p. 3).
Enjeux liés à la formation de
gouvernement fédéral
Benoît Lutgen a ensuite porté une attention politique
particulière sur les enjeux liés à la formation du gouvernement fédéral et à la
réforme de l’Etat. Ces enjeux font partie de la thématique
« fonctionnement de la démocratie et administration publique » (graph
2) et représentent, à eux seuls, 2% d’attention.
Dans un premier temps, Benoît Lutgen justifie son
choix de ne pas faire partie de la coalition suédoise et marque une confiance
auprès de ses membres et de ses électeurs en jouant la carte du « respect
de ses engagements ». Exemple : « Toutes les formations politiques francophones ont répondu, la main sur
le cœur et devant les électeurs : « Bien sûr ! Jamais avec la NVA ! ». Mais à
l’évidence, un « jamais » n’est pas l’autre. Force est de constater que la main
sur le cœur, parfois, n’est pas la main qui mène les négociations. Nous, le
cdH, nous avons respecté notre engagement. Refuser de s’allier à des
nationalistes, c’est notre pacte de confiance que nous avons conclu avec les
Belges » (Discours de rentrée, 2014, p. 5).
Il est particulièrement intéressant de constater
que ces 2% du discours du Président du cdH a été largement relayé dans la
plupart des médias belges et a quasiment étouffé l’ensemble des autres
politiques énoncées et défendues au travers du discours de rentrée du cdH.
Dans un deuxième temps, Benoît Lutgen met en
évidence les enjeux fédéraux sur lesquels le cdH sera offensif et
constructif : sécurité sociale, santé, fiscalité, réforme de l’Etat, justice,
niveau de vie, SNCB. Exemple :
- « Soyez
en sûr, le cdH sera résolument offensif mais aussi constructif pour faire
respecter ce qui fonde notre pays : une sécurité sociale forte et moderne, des
soins de santé de qualité et accessibles à tous, une fiscalité juste et
efficace, le respect de chaque Communauté » (Discours de rentrée,
2014, p. 6).
- « Nous
serons intraitables, croyez-le bien, pour que la 6ème réforme de l’Etat soit
pleinement mise en œuvre et pour que l’on crée la communauté métropolitaine.
Pour défendre le renforcement en personnel dans les tribunaux de Bruxelles et
réinvestir dans une Justice efficace et humaine. Pour défendre une réforme
fiscale équilibrée, qui valorise le travail, sans reporter la dette sur les
générations futures. Pour améliorer le niveau de vie des familles. Pour que la
SNCB desserve les zones plus rurales. Vous croyez que c’est en mettant aux
commandes de l’Etat un parti nationaliste qui veut sa fin qu’on y arrivera ? »
(Discours de rentrée, 2014, p. 6).
Enjeux liés aux évènements européens et
internationaux
Enfin, le discours se termine par la mise en
évidence des enjeux politiques européens qui représentent 12,20% de ce discours
politique. Benoît Lutgen construit ces enjeux politiques en partant des
différents évènements issus de l’actualité internationale afin d’identifier les
enjeux sur lesquels l’Europe doit agir :
- L’emploi et la qualité de vie sont au cœur de ces
enjeux européens pour le Président du cdH. Il profite également de l’occasion
pour y associer son parti frère, le CD&V, en saluant la nomination de
Marianne Thyssen en tant que commissaire européenne. Exemple : « Elle doit quitter le chemin de l’austérité
destructrice. Il y a urgence ! L’Europe doit offrir un projet mobilisateur pour
les jeunes, pour l’emploi. L’Europe doit redevenir ce modèle de démocratie et
de développement et un modèle de qualité de vie. Je ne doute pas de
l’engagement de Jean-Claude JUNCKER de porter cet idéal européen. Et je
souhaite profiter de l’occasion pour saluer la désignation de Marianne THYSSEN
qui l’a rejoint dans cette entreprise » (Discours de rentrée, 2014, p.
6).
- Pour Benoît Lutgen, la crise ukrainienne, les actes
terroristes en Irak, le virus d’Ebola en Afrique de l’Ouest et les crimes à
l’égard des femmes au Congo sont également au cœur de l’énonciation des enjeux
européens. Exemple : « Comment passer
sous silence ce qui se passe sous nos yeux, en Europe et dans le monde ? Nous
vivons aujourd’hui des conflits particulièrement inquiétants. En Ukraine, bien
sûr, où les décisions démocratiques sont balayées par la force […] Au Proche
Orient, où la lutte pour l’instauration de régimes démocratiques se heurte à la
barbarie sans nom […] Au Congo, où les crimes, en particulier à l’égard des
femmes, ne cessent de se répéter. En Afrique de l’Ouest, où la menace du virus
Ebola ne pourra être combattue que par la coopération. Non, l’Europe ne peut
pas être absente de ces rendez-vous avec l’histoire ». (Discours de
rentrée, 2014, pp. 6-7).
Conclusion
A la suite de cette analyse, nous pouvons nous
interroger sur la manière dont les médias ont récupéré le discours et le
message que souhaitait faire passer le président du cdH.
Dans les médias tels que La Libre et Le soir, le
message récupéré se centre très clairement sur le refus du cdH de s’allier avec
la N-VA. Les titres l’énonce : « Benoît Lutgen: « Jamais avec la N-VA! Le CDH a tenu son
engagement! » (Le soir, 7/09/2014), « Benoît Lutgen s'explique à nouveau sur le refus du cdH de s'allier à la
N-VA » (La Libre, 7/09/2014). Leur contenu le confirme. En effet, ces
deux médias ont privilégié ce sujet et ont minimisé les enjeux prioritaires du
cdH en termes d’éducation, affaires sociales, logement, mobilité,
environnement, fiscalité, emploi, entreprises, culture, affaires étrangères,
etc. Exemple :
- « Le président
du cdH, Benoît Lutgen, a une nouvelle fois justifié dimanche son refus
d'entamer des négociations au niveau fédéral avec les nationalistes flamands de
la N-VA, contrairement au MR engagé dans des pourparlers en vue de former une
possible coalition suédoise. "Refuser de s'allier à des nationalistes,
c'est notre pacte de confiance avec les Belges", a-t-il affirmé lors de la
"journée des familles" organisée par le parti humaniste au domaine de
Wégimont à Soumagne, en province de Liège » (La Libre, 7/09/2014) ;
- « Le président estime que le CDH a respecté les engagements pris à
l’égard des électeurs. Dans les entités fédérées d’abord […] Mais surtout au
fédéral ou le refus de s’associer aux négociations de la coalition suédoise a
fait sensation » (Le soir, 7/09/2014).
Or, dans le discours de rentrée du cdH, ces
différents enjeux de politiques publiques représentent 62,62% contre 2% pour
les questions liées à la formation du gouvernement fédéral. Nous pouvons, dès
lors, nous interroger sur les effets et les récupérations du discours. Il est
donc interpellant de voir que le discours produit plus d’effet sur les 2% liés
à la formation du gouvernement fédéral que les 62% liés aux questions de
politiques publiques et qui touchent les citoyens.
Graphique 1 : enjeux prioritaires du discours
lors de la rentrée politique du cdH le 7.09.2014
Fonctionnements de la démocratie et l'administration publique
|
29,27%
|
Affaires sociales
|
12,20%
|
Affaires étrangères, affaires européennes, aide au développement
|
12,20%
|
Macroéconomie, impôts et taxes
|
11,38%
|
Enseignement
|
8,13%
|
Développement local, politique du logement, organisation urbaine
|
6,50%
|
Droits civils et libertés
|
4,88%
|
Emploi
|
4,07%
|
Entreprises, secteur bancaire, commerce intérieur
|
3,25%
|
Santé
|
1,63%
|
Environnement
|
1,63%
|
Circulation et transports (mobilité)
|
1,63%
|
Justice, jurisprudence, criminalité
|
1,63%
|
Arts, culture, sport et loisirs
|
1,63%
|
Agriculture et pêche
|
0,00%
|
Politique énergétique
|
0,00%
|
Immigration et intégration
|
0,00%
|
Défense
|
0,00%
|
Recherche scientifique, technologie, communication
|
0,00%
|
Commerce extérieur
|
0,00%
|
Aménagement du territoire, gestion publique de la nature et de l'eau
|
0,00%
|